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Pour aller plus loin : interview de Anne-Marie Hazard-Tourillon


Entretien avec Anne-Marie Tourillon (décembre 2018)



Anne-Marie Tourillon est professeur d'histoire-géographie, IPR de l'académie de Créteil (aujourd'hui à la retraite) et directrice de collection de manuels d'histoire et d'enseignement moral et civique.

A quelle date l’Education aux médias et à l’information a-t-elle été introduite dans les programmes ? Pour quelles raisons ? 


1976 : une décision ministérielle
En 1976, le ministre de l’Education nationale, René HABY établit les premières circulaires ministérielles autorisant l’introduction à l’école de la presse d’information comme support pédagogique dans les programmes des différentes disciplines, dans le strict respect par les professeurs du Code de déontologie de leur métier (obligation de neutralité d’opinion). L’objectif pédagogique est celui de comparer différentes sources d’information pour en permettre une appréciation critique, celle de « bien distinguer entre les faits et leur interprétation ». 

A partir de 1973, le rôle du CDI
A cette date, dans tous les établissements du secondaire (collège et lycée), le centre de documentation et d’information (le CDI) devient le lieu dédié aux apprentissages relevant de la notion d’information. Une circulaire du Ministère de l’Education nationale, en date du 13 mars 1986, confirme ce rôle du CDI et fixe les missions des personnels du CDI responsables de ces apprentissages. 
En 1989 est créé le CAPES de documentation. Le professeur-documentaliste est responsable des apprentissages info-documentaires. 
Les professeurs-documentalistes ont largement contribué au développement de l’éducation aux médias dans les collèges et les lycées. Parallèlement au développement du parc informatique dans les établissements scolaires (années 2000), ils ont développé la culture informationnelle des élèves, le plus souvent en co-animation avec les enseignants (professeurs principaux, professeurs volontaires engagés dans des projets d’éducation aux médias et à l’information). 

1983 : la naissance du CLEMI
A cette date est créé le Centre de liaison pour les moyens d’information, qui devient CLEMI à partir de 2007 (Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information). Il promeut et accompagne l’éducation aux médias à l’école élémentaire (CP à CM2) et du secondaire (collège et lycée). A cette date, on entend par médias, les médias d’information (radios et chaînes de télévision). Des partenariats sont établis entre ces médias et le Ministère de l’Education nationale). 
Se développe alors un accompagnement des enseignants pour une « éducation par les médias » auprès de leurs élèves : utilisation d’outils de production et d’expression. Aujourd’hui, le CLEMI développe des outils pour permettre aux enseignants de travailler avec les médias, en classe et dans l’établissement (journal imprimé, webradio, webTV,…). Ces outils incluent l’élément juridique du droit à l’information

1996-1999
Mise en place de programmes d’éducation civique au collège. L’éducation aux médias en relève, mais y est peu présente. 

2006 
Le Socle commun de connaissances (décret du 11 juillet 2006), entre en vigueur à la rentrée 2006 (il concerne l’école primaire et le collège). Tous les professeurs doivent le mettre en application dans l’enseignement de toutes les disciplines. Il est progressivement acquis et est validé en fin de troisième dans le cadre du Brevet des collèges. 

Tout ce qu’il faut maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire (extraits du Socle commun relatif à l’éducation aux médias) :

La maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication
La culture numérique implique l'usage sûr et critique des techniques de la société de l'information. Il s'agit de l'informatique, du multimédia et de l'internet, qui désormais irriguent tous les domaines économiques et sociaux. 
Il appartient à l’École de faire acquérir à chaque élève un ensemble de compétences lui permettant de les utiliser de façon réfléchie et responsable. Les connaissances et les capacités exigibles pour le B2i collège (Brevet informatique et Internet) correspondent au niveau requis pour le socle commun (le B2i fait partie de l’évaluation du Brevet des collèges) :  composants matériels, logiciels et services courants, traitement et échange de l'information, caractéristiques techniques, fichiers, documents, structuration de l'espace de travail, produits multimédias...) […]

Ce socle commun a été remplacé à la rentrée 2016 par le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture 

2013 – L’éducation aux médias et à l’information s’impose, de l’école primaire aux lycées
Loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’Ecole de la République 
L’éducation aux médias et à l’information (EMI) est inscrite dans cette loi. Elle est mise en place à l’école primaire (maternelle et élémentaire), au collège et aux lycées (toutes séries et lycées professionnels). Cet enseignement est intégré de manière transversale dans les différentes disciplines (partage de la responsabilité de cette éducation par les enseignants qui sont accompagnés par une formation, notamment dans le cadre des Plans Académiques de Formation). 
Les compétences de l’EMI sont inscrites dans le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture (entré en vigueur à la rentrée scolaire 2016 à l’école primaire et au collège), avec une évaluation progressive des compétences acquises par les élèves (cette évaluation est prise en compte dans le Brevet des collèges ; elle figue dans le Livret de compétences qui suit l’élève tout au long de la scolarité obligatoire). 
La loi d’orientation invite à un usage sécurisé des médias au quotidien, encourage les pratiques de collaboration et d’échange, tant entre élèves qu’entre enseignants, et entre élèves et enseignants. 

2015 – Ecole élémentaire et collège
Entrée en vigueur des programmes d’Enseignement moral et civique (école élémentaire et collège) en remplacement des programmes d’Education civique. L’éducation aux médias concerne tous les niveaux de classe, spécifiquement à partir du CM1

Ecole élémentaire
Cycle 3 : CM1 et CM2

Le jugement : penser par soi-même et avec les autres

Connaissances, capacités et attitudes visées  
Prendre conscience des enjeux civiques de l’usage de l’informatique et de l’Internet et adopter une attitude critique face aux résultats obtenus.

Objets d’enseignement
Le jugement critique : traitement de l’information et éducation aux médias ;
Responsabilisation à l’usage du numérique en lien avec la charte d’usage des TUIC (La charte des systèmes d’information d’une école ou d’un établissement a pour vocation d’encadrer l’utilisation des outils et services numériques mis à disposition des utilisateurs. À ce titre, elle définit les conditions d’utilisation, les droits et les obligations des utilisateurs. C’est un document qui a une valeur juridique et qui engage l’établissement et ses utilisateurs). 

Collège 
Classe de sixième : rattachée au cycle 3 (avec CM1 et CM2) voir programme ci-dessus
Classes de cinquième, quatrième et troisième : cycle 4.
Le jugement : penser par soi-même et avec les autres

  • Reconnaître les grandes caractéristiques d’un Etat démocratique 
  • Libertés d’expression, de la presse.
Exemples de pratiques en classe, dans l’établissement : 

  • Etude de l’influence des sondages d’opinion dans le débat public.
  • La question des médias : dans le cadre de la Semaine de la presse, mener une réflexion sur la place et la diversité des médias dans la vie sociale et politique, sur les enjeux de la liberté de la presse. 

2010-2011 - Lycée

Entrée en vigueur des programmes d’Enseignement moral et civique dans les lycées, en remplacement des programmes d’ECJS

Classe de seconde  (2010)
Absence du thème d’éducation aux médias dans le programme. 

Classe de première  (2011)
Thème 2 : Les enjeux moraux et civiques de la société de l’information

Connaissances 
Notion d’identité numérique ;
  • Questions éthiques majeures posées par l’usage individuel et collectif du numérique. -Quelques principes juridiques encadrant cet usage ;
  • Spécificité et rôle des différents médias et éléments de méthode permettant la compréhension critique des informations dont ils sont porteurs et des réactions qu’ils suscitent (commentaires interactifs, blogs, tweets,…)
Exemples de mise en œuvre
  • Organisation de débats portant sur les atteintes réelles ou possibles à la liberté et à la dignité de la personne par certains types d’usages du numérique, en privilégiant la question des réseaux sociaux.
  • Réalisation, en lien avec le professeur documentaliste, d’un dossier relatif à un évènement et à son exploitation médiatique (projet interdisciplinaire souhaitable). 

Classe de terminale
Absence d’éducation aux médias dans le programme. 

2016
Rentrée 2016 : entrée en vigueur du Socle commun de connaissances, de compétences et de culture (école élémentaire -CP-CM2- , et collège)
Bulletin officiel n°17 du 23 avril 2015

Domaine 2 : Les méthodes et outils pour apprendre
Médias, démarches de recherche et de traitement de l’information
L'élève connaît des éléments d'histoire de l'écrit et de ses différents supports. Il comprend les modes de production et le rôle de l'image.
Il sait utiliser de façon réfléchie des outils de recherche, notamment sur Internet. Il apprend à confronter différentes sources et à évaluer la validité des contenus. Il sait traiter les informations collectées, les organiser, les mémoriser sous des formats appropriés et les mettre en forme. Il les met en relation pour construire ses connaissances.
L'élève apprend à utiliser avec discernement les outils numériques de communication et d'information qu'il côtoie au quotidien, en respectant les règles sociales de leur usage et toutes leurs potentialités pour apprendre et travailler. Il accède à un usage sûr, légal et éthique pour produire, recevoir et diffuser de l'information. Il développe une culture numérique.
Il identifie les différents médias (presse écrite, audiovisuelle et Web) et en connaît la nature. Il en comprend les enjeux et le fonctionnement général afin d'acquérir une distance critique et une autonomie suffisantes dans leur usage.

Outils numériques pour échanger et communiquer
L'élève sait mobiliser différents outils numériques pour créer des documents intégrant divers médias et les publier ou les transmettre, afin qu'ils soient consultables et utilisables par d'autres. Il sait réutiliser des productions collaboratives pour enrichir ses propres réalisations, dans le respect des règles du droit d'auteur.
L'élève utilise les espaces collaboratifs et apprend à communiquer notamment par le biais des réseaux sociaux dans le respect de soi et des autres. Il comprend la différence entre sphères publique et privée. Il sait ce qu'est une identité numérique et est attentif aux traces qu'il laisse.

Quels sont les objectifs de cet enseignement ? 


De la part du Ministère de l’Education nationale, auquel se joint le Ministère de la Culture, l’éducation aux médias et à l’information prend une place de plus en plus conséquente et explicite dans l’éducation à la citoyenneté des élèves. Cette éducation s’effectue à la fois en classe et dans le cadre de la vie scolaire. 

L’EMI (2013) renforce l’éducation aux médias et à l’information.
Inscrite dans, la loi de refondation de l'École de la République, l'éducation aux médias et à l'information (EMI) contribue à préparer les élèves d'aujourd'hui à devenir citoyens : 
  • permettre aux élèves d'exercer leur citoyenneté dans une société de l'information et de la communication ;
  • former des "cybercitoyens" actifs, éclairés et responsables de demain ;
  • permettre la compréhension et l’usage autonome des médias par les élèves et les enseignants, qui sont à la fois lecteurs, producteurs et diffuseurs de contenus. 
Voir le site EDUSCOL du Ministère de l’Éducation nationale au sujet de l’EMI :  http://eduscol.education.fr/cid72525/presentation-de-l-emi.html 

Rentrée 2018 : Le numérique au service de l’Ecole de la confiance

Parallèlement, les programmes et les cursus d'enseignement voient la part de l'éducation aux médias et à l'information renforcée, permettant par exemple d'appréhender la question du rôle des réseaux sociaux en matière d'information.
Les dispositifs au service de l’EMI  (école élémentaire, collège, lycées)
Les récents événements (attentats en France) ont montré l’impératif pour chaque jeune de maîtriser la lecture, le décryptage de l’information et de l’image, dans les médias, sur Internet et les réseaux sociaux ; il s’agit d’apprendre à rechercher des sources fiables, à aiguiser son esprit critique et à se forger une opinion, compétences essentielles pour exercer une citoyenneté éclairée et responsable en démocratie.

Le parcours citoyen
L'éducation aux médias et à l'information est une composante du parcours citoyen mis en place à l'École à la rentrée 2015. Ce parcours favorise la conscience citoyenne et la culture de l'engagement des élèves.

Dès l'école élémentaire et jusqu'à la terminale, il est construit autour de l'enseignement moral et civique et de l'éducation aux médias et à l'information dont les contenus sont renforcés. Celle-ci y est présentée comme 


L'éducation aux médias et à l'information permet aux élèves d'apprendre à lire, à décrypter l'information et l'image, à aiguiser leur esprit critique, à se forger une opinion, compétences essentielles pour exercer une citoyenneté éclairée et responsable en démocratie

Elle s'appuie sur la pratique de l'argumentation et du débat dans les classes.


Le Parcours d’éducation artistique et culturelle (PEAC) 

Partenariat Ministère de l’Education nationale et Ministère de la Culture et de la communication. 
Il comprend un volet Education aux médias et à l’information. 

Ses objectifs :

  • Des moyens renforcés dédiés à la création de médias collégiens et lycéens. Chaque collège, chaque lycée est invité à créer un média (journal, radio, plateforme collaborative) ;
  • La découverte du monde de la presse et des médias par l’intervention dans les établissements d’acteurs issus du monde de la presse et des médias (rôle du CLEMI, des acteurs de l’image, du cinéma, du numérique, du livre) qui accompagnent les élèves dans leur apprentissage critique de l’information et dans leur expression ;
  • La mobilisation de l’audiovisuel public : des contrats d’objectifs semblent avoir été établis avec Radio France, France Télévisions et France Médias Monde.  



La réserve citoyenne de l’Education nationale 

Elle a été créée en 2015 dans le cadre de la grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République, et à la suite des attentats. Elle permet aux équipes éducatives de faire appel à des intervenants extérieurs pour illustrer leurs activités éducatives, notamment l’éducation aux médias et à l’information.  


Le site EDUSCOL  - L’Internet responsable

Fiches Legamedia 
Thèmes : Réguler les usages du numérique ; Protéger les données personnelles et la vie privée ; Consulter, publier et diffuser en ligne. 
Eduthèque
La bibliothèque numérique de l’éducation nationale. Ce portail est destiné aux enseignants, aux élèves, à leurs familles. 



Le rôle essentiel du CLEMI

Ses missions :
  • Former les enseignants à l’éducation aux médias et à l’information ;
  • Produire et coproduire des ressources pédagogiques ;
  • Promouvoir une pratique citoyenne des médias à l’école, au collège et au lycée ;
  • Animer des actions éducatives et pédagogiques, notamment « La semaine de la presse et des médias dans l’école » (chaque année, en mars) à laquelle participent des millions d’élèves encadrés par leurs professeurs, toutes disciplines confondues (sur la base du volontariat pour les professeurs). 

Le CLEMI organise chaque année la « Semaine de la presse à l’école » 
2019 : 30ème Semaine de la presse – Thème : « L’information sans frontières ? »


Les établissements scolaires y participent diversement (toutes les classes, ou seulement quelques classes, ou dans le cadre de la vie scolaire. L’éducation aux médias est inscrite dans les projets d’école (école primaire) et les projets d’établissement des collèges et lycées (volet Education à la citoyenneté). 

Quelles classes sont concernées ? 

Aujourd’hui, toutes les classes sont concernées : école primaire, collège, lycées. 

Combien d’heures par semaine ? 


L’éducation aux médias n’est pas enseignée chaque semaine. Il s’agit plutôt de quelques heures par an dans le cadre des programmes d’EMC. (voir quelques horaires indiqués dans la réponse à la 1ère question.)
On peut citer une question du programme d’histoire de terminale ES et L, Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l’Affaire Dreyfus (6 à 7h).

Mais l’éducation aux médias, ce sont aussi des projets de classe, des clubs dans l’établissement, la participation à des concours lancés par l’Education nationale et ses partenaires, à la Semaine de la presse, des interventions de journalistes dans les classes,… 

Il s’agit donc de moments dans l’année scolaire, qui peuvent être hebdomadaires, mais ne concernent pas tous les élèves (engagement de certains professeurs, volontariat des élèves, etc. 

Quelles sont les compétences ou aptitudes recherchées ? 

Pour tous les élèves :
  • comprendre le système des médias
  • se former au jugement critique
  • développer le goût pour l’actualité
  • forger son identité de citoyen

Ecole élémentaire et collège

Une pratique citoyenne des médias : lecture critique et distanciée de leurs contenus et initiation aux langages, aux formes médiatiques pour pouvoir s'informer suffisamment, s'exprimer librement et produire soi-même de l'information.

Le développement d'une compétence de recherche, de sélection et d'interprétation de l'information, ainsi que d'évaluation des sources et des contenus.
  • Une compréhension des médias, des réseaux et des phénomènes informationnels dans toutes leurs dimensions : économique, sociétale, technique, éthique.
  • Un usage de l’Internet responsable 
  • Plus spécifiquement au lycée : outre les compétences citées ci-dessus, identifier et expliciter les valeurs éthiques et les principes civiques en jeu ; mobiliser les connaissances exigibles ; développer l’expression personnelle, l’argumentation et le sens critique ; s’impliquer dans le travail en équipe. 

L’EMI : une éducation aux médias et à l’information renforcée


Inscrite dans la loi de refondation de l'École, l'éducation aux médias et à l'information contribue à préparer les élèves d'aujourd'hui à devenir les citoyens de demain. Apprendre à chercher une information et à en identifier la source, comprendre les mécanismes de fabrication de l'information et de l'image, émettre soi-même de l'information, doivent permettre à chacun d'apprendre à exercer librement son jugement

Est-ce que tous ces dispositifs vous paraissent suffisants ? 


L’éducation aux médias et à l’information est en réalité peu présente dans les programmes disciplinaires et en EMC, programmes dont la mise en œuvre est obligatoire. 
Il y a pléthore de ressources et d’activités possibles proposées aux enseignants et aux élèves, toutes très intéressantes et motivantes. Mais le temps manque pour mettre en œuvre des projets médias, autant pour les élèves que pour les enseignants. 
Les enseignants ne s’engagent pas tous dans cette éducation, car ils doivent se former, et pour eux, la formation à suivre est plutôt celle de leur discipline. L’éducation aux médias est un sujet sensible, qui suscite des débats. Des professeurs hésitent à « se lancer dans l’aventure » car ils ne sont pas certains de maîtriser cette pédagogie.

Que faudrait-il faire d’autre pour sensibiliser les jeunes ? 

Les jeunes sont très intéressés par l’éducation aux médias, et prêts à s’engager dans des actions. Pour ce faire, il est nécessaire que les actions envisagées s’inscrivent dans des moments banalisés dans leur emploi du temps (classes médias par exemple) ou qu’un moment ou plusieurs moments dans l’année soient banalisés pour une action forte engageant l’ensemble de l’établissement (quelques demi-journées par exemple dans le cadre de la semaine de la presse, ou de journées citoyennes). 

Les élèves seront d’autant plus sensibilisés s’ils s’engagent dans des activités de manière collective (travaux de groupe), et s’ils sont accompagnés par une équipe de professeurs pluridisciplinaire. Dans ce type d’action, le chef d’établissement a son rôle à jouer. Il peut sensibiliser les élèves à l’éducation aux médias par l’intermédiaire des délégués de classe et des délégués à la vie collégienne ou à la vie lycéenne. Des initiatives pourraient être prises par les élèves, et soumises à leur chef d’établissement. 

Les parents ont-ils un rôle à jouer ?


Oui, les parents ont un rôle à jouer. 

D’abord, ils doivent savoir décrypter l’information, donc se former (des ressources leur sont proposées par l’Education nationale et ses partenaires), tout cela dans un objectif de co-éducation avec les enseignants.  
L’éducation aux médias doit être au cœur des sujets à discuter dans le cadre des fédérations de parents d’élèves, au Conseil d’administration / Conseil d’école de l’établissement.
Des parents dont les professions relèvent du monde des médias peuvent intervenir dans les classes.


Dans votre carrière, avez-vous eu l’occasion de voir circuler des fausses informations dans les établissements ou des gens qui défendaient des idées basées sur la théorie du complot ? 


Les évènements (attentats) tragiques de 2015 ont mis en lumière l’ampleur du phénomène du complotisme. Ce sujet est aujourd’hui un véritable défi pour l’école. 

La théorie du complot circule principalement dans les lycées, particulièrement dans les établissements de banlieues défavorisées. Les Juifs sont les premiers accusés et l’on assiste à un regain de l’antisémitisme. La propagande de DAECH a un écho. 

Des jeunes de confession musulmane sont sensibles à cette propagande. Ils sont certes très minoritaires, mais dénoncent les « mécréants », notamment les chrétiens ou Occidentaux sans religion, qualifiés de J&B (marque de whisky dont les lettres sont traduites en Jambon et Beurre). Ce qualificatif existait avant les attentats de 2015. 

Avez-vous des exemples à citer ? 



  • Le génocide des Juifs n’a pas existé. Il est une invention des Juifs. (théorie négationniste)
  • L’attentat du World Trade Center le 11 septembre 2011 a été commandité par les Juifs. 
  • L’appellation J&B « Jambon-Beurre » circule dans les lycées et collèges (info donnée par des professeurs enseignant en Seine-Saint-Denis), et ce bien avant 2015. 

Défiance à l’encontre des médias et des paroles officielles institutionnelles (celles des politiques notamment), qui témoigne d’une crise de la citoyenneté. 

Comment les enseignants doivent-ils réagir dans ces cas-là ? 


Il faut éviter de réagir à chaud car cela fait enfler la polémique. Chacun reste sur ses positions, et les échanges sont contre-productifs. Le professeur doit garder son calme, et poursuivre le cours en proposant d’évoquer ce sujet ultérieurement.

Le professeur peut envisager une séance ultérieure sur une fausse nouvelle dans l’histoire, ou sur la théorie du complot dans l’histoire, en apportant des documents à confronter, pour rechercher la vérité. L’objectif est de décentrer les élèves du sujet qui a fait polémique en leur proposant un sujet équivalent à d’autres époques ou dans d’autres lieux (l’expérience montre qu’ils sont plus objectifs). 

Au sujet du génocide des Juifs, l’intervention d’un déporté dans une classe, ou la visite d’un camp d’internement est toujours extrêmement constructif. Les élèves sont très sensibles aux témoignages. Le professeur peut aussi fournir les documents et témoignages des nazis des procès de Nuremberg, pour faire prendre conscience de la réalité historique. Une fois de plus il invite les élèves à mener l’enquête, à la manière de reporters.

Enfin, faire appel à des intervenants extérieurs experts de la théorie du complot, qui interviennent en classe et échangent avec les élèves est une piste elle aussi très intéressante (par exemple Gilles KEPEL, professeur en charge de la chaire Moyen-Orient à l’Ecole normale supérieure, est très apprécié quand il intervient devant les élèves car il suscite leur réflexion devant l’énoncé de faits fondés sur des documents). Ces interventions d’experts se développent dans les lycées, avec le soutien des chefs d’établissement. Cela se passe toujours très bien, notamment dans les banlieues, car les élèves sont très fiers que des experts daignent se déplacer pour eux (j’en ai fait l’expérience dans un lycée d’Aubervilliers avec un inspecteur général, pour une intervention sur le Moyen-Orient aujourd’hui et le conflit israélo-palestinien). Dans tous les cas, il faut rendre les élèves parie prenante de l’intervention. 

Ces pistes sont toujours positives, même si des réticences demeurent chez certains élèves. Le temps pourra faire son œuvre.

Est-ce facile pour les enseignants de décrypter les informations fausses et de raisonner les élèves ?

Les enseignants se sentent très démunis. Mais ils peuvent s’inscrire à des formations, et de très nombreuses ressources sont à leur disposition. Voir éléments de réponses dans des questions précédentes. 
Pour parvenir à raisonner les élèves, les enseignants doivent être en mesure de maîtriser parfaitement les techniques de décryptage des fausses informations. Il ne s’agit pas de s’adonner à un discours descendant du professeur vers les élèves, mais de fournir aux élèves un dossier documentaire ayant trait à la fausse nouvelle, en l’accompagnant d’une méthode de décryptage. Les élèves sont alors mis en situation de décrypter eux-mêmes la fausse nouvelle, et en groupes afin de favoriser le débat entre pairs, toujours plus constructif qu’en classe entière où les points de vue sont exposés de manière anarchique (en groupe, les règles du débat et du respect réciproque doivent être respectés, et les élèves s’y prêtent généralement sans difficulté). 


S’informer et se former est indispensable : 


Dans toutes les académies, les plans de formation proposent des formations de plusieurs journées par an sur le thème de la théorie du complot et celui de l’information et du décryptage des fake news.
Le site EDUSCOL du ministère de l’Education nationale
Les partenaires de l’Education nationale ont mis en ligne sur leur site Internet, des ressources pour aider les enseignants à décrypter les informations et à raisonner les élèves (des activités à mettre en œuvre en classe sont proposées) : 
  • Le site du CLEMI
Fiche info parue dans le Dossier de la Semaine de la presse 2018 « Réagir face au complotisme en classe »
Thèmes : Eviter le piège de la réfutation immédiate ; Accepter la contradiction et s’armer intellectuellement ; Former l’esprit critique ; Proposer une réponse à long terme :
La réponse apportée va engager un travail au long cours. Une action suivie sur plusieurs années va être nécessaire. 


Un travail sur le complotisme ne recevra pas forcément l’adhésion de tous les élèves et ne constituera pas forcément un «vaccin» efficace et durable. Une activité ne prend sens que dans le processus global de l’éducation… Le temps de l’éducation est un temps long

À l'école, l'éducation aux médias et à l'information (ÉMI) contribue à une véritable pratique citoyenne de l’information qui se prolongera à l’âge adulte.

Fiche info parue dans le Dossier de la Semaine de la presse 2018 « Des fake news aux multiples facettes »
Il faut faire prendre conscience que nous vivons une période de flot de désinformation qui pollue les réseaux sociaux et le débat public. 

Thèmes : Les fausses informations ; La manipulation ; Les sites sensationnalistes ou « Usines à clic ». Les canulars. 


Avant l’irruption d’internet et des réseaux sociaux dans nos vies, y avait-il des problèmes liés à l’information dans les lycées ?

Pas que je sache. En effet cela renvoie à la fin du siècle dernier, c’est-à-dire à une période où il n’y avait pas d’éducation civique dans les lycées et pas d’éducation aux médias. La sensibilisation des élèves à l’information se faisait la plupart du temps au CDI où ils pouvaient consulter les journaux auxquels les lycées étaient abonnés. Lors de la Semaine de la presse, née autour des années 1990, des séances de deux heures environ pouvaient être organisées par classe, avec le professeur documentaliste et des professeurs volontaires, encore peu nombreux à l’époque. C’est au cours de cette période que les journaux lycéens ont vu le jour. Ils n’étaient pas subversifs. 

C’est seulement aujourd’hui que se met en place une véritable éducation aux médias. Et même si le CLEMI a joué un rôle certain depuis le début des années 2000, il n’a touché qu’un nombre limité d’élèves. 


En quoi la circulation des fake news, idées fausses, etc. est-il un risque pour notre société ? Est-ce que, selon vous, cela peut représenter un risque pour la démocratie ?


Mes propositions d’éléments de réponses ci-dessous sont nuancées. Il s’agit d’arguments objectifs qui envisagent les deux aspects de la question posée : il y a des risques, mais on peut les minimiser, à condition que la société, comme les acteurs institutionnels, économiques, s’engagent et agissent pour limiter les risques. 

Un risque pour notre société, mais …
L’impact des fausses informations est démultiplié par la puissance des réseaux sociaux. Que faut-il en faire ? Faut-il en autoriser certaines et en interdire d’autres ? Mais lesquelles ? Sont-elles loyales ou déloyales ? Sont-elles tolérables ou condamnables ? Tout cela dans un monde où la fausse information a au moins autant de visibilité que l’information vérifiée. 

Les fake news ne sont pas un phénomène nouveau (par exemple la guerre de 1870 a été déclenchée par une fake new, la dépêche d’Ems, dans laquelle s’engouffre la France de Napoléon III avec le vote de la guerre contre la Prusse par le Parlement). Mais aujourd’hui, ce qui est nouveau est que, grâce aux réseaux sociaux, ces fausses nouvelles sont relayées à l’échelle de la planète par des internautes convaincus de leur véracité. Au début, les fake news étaient mal faites et donc faciles à démentir rapidement. Aujourd’hui, on est confronté à une véritable industrie de la fausse information, ce qui permet à des sites de générer un trafic qui procure des revenus publicitaires phénoménaux. Fabriquer une fausse information prend très peu de temps, mais la contredire prend énormément de temps. 

Autres points : le fantasme du nombre exponentiel de fake news nourrit un sentiment de peur. Mais des études très sérieuses menées de longue date témoignent de la portée réelle des fake news mais de leur faible impact. 

Le vrai problème n’est pas l’existence des fake news car il y en a toujours eu. Le problème est celui de ses conséquences car il y a des victimes (individus d’une part et la démocratie d’autre part). 

Un risque pour les démocraties, mais …
Dans les démocraties, la liberté d’expression est un pilier. De ce fait les démocraties sont des cibles de choix pour les fake news. 

Mais des lois existent, dont en France, la loi de 1881 : si les fake news sont émises par un organe de presse, la loi punit  "la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler". Cette loi de la presse fonctionne bien et s’applique tout à fait à l’ère des réseaux sociaux. De plus des policiers et gendarmes sont affectés à la cybersurveillance et peuvent remonter facilement à l’origine des messages sur les réseaux sociaux. 

Quant aux juges et au CSA, ils font leur travail. 

En revanche, si les fake news sont émises par des particuliers, voire des hommes politiques, ces derniers sont rarement identifiables. Mais s’ils sont identifiés, le mensonge n’est pas interdit…

Prenons l’exemple d’une élection en France, qui s’est faite selon un processus déloyal. Elle peut être annulée si l’on apporte les preuves de ce processus. Mais il est difficile de démontrer l’impact d’une fausse nouvelle sur le vote (ex du Brexit au Royaume Uni, dont les partisans ont gagné le vote par des mensonges grossiers et sont au pouvoir, tout en reconnaissant ces mensonges, mais impunis car qui est précisément à l’origine de ces mensonges ?). Ainsi les démocraties peuvent fonctionner avec des fake news, mais par le suffrage universel, les personnels politiques au pouvoir pourront être sanctionnés au prochain suffrage. Donc le suffrage universel est un moyen essentiel pour sauver la démocratie. 

Lors de ses vœux à la presse le 2 janvier 2019, le Président de la République a affiché sa volonté de s’attaquer aux fake news en période électorale. Un projet de loi devrait être présenté par le gouvernement avant la fin de l’année (en cas de fausse nouvelle, le président de la République pourrait « saisir le juge en référé pour faire supprimer le contenu, déréférencer le site, fermer le compte utilisateur concerné, bloquer l’accès au site internet ». Les partis d’opposition jugent cette loi liberticide. D’un côté, le Président de la République n’a sans doute pas la volonté de censurer l’information, et est très certainement plutôt soucieux de protéger les moments de la démocratie les plus fragiles, en l’occurrence les élections. De l’autre, renforcer les pouvoirs de l’Etat sur l’information peut être dangereux….

Des leviers pour protéger la société et la démocratie

L'éducation aux médias est un bon moyen de lutter contre les "fake news". Mais elle ne règle pas tout car l’individu seul est démuni face à des personnes qui financent de véritables « guérillas informationnelles » dont le but est de semer la confusion à l’intention d’un électorat peu politisé. Il est donc nécessaire d’éduquer à la citoyenneté politique et sociale tout en éduquant aux médias, qui en est un volet. 

Dans la lutte contre les fake news, la production journalistique importe car la presse classique perd de l’audience et les sites d’informations deviennent payants, ce qui crée une information à deux vitesses. 

Or l’argent existe, mais il est passé de de la presse traditionnelle aux opérateurs de plateformes tels que Facebook et Google, qui captent 70% de la publicité sur internet. Il faut donc réfléchir à la répartition de la manne publicitaire pour faire fonctionner le journalisme. Car pour lutter contre les "fake news", il faut des enquêtes et des informations de bonne qualité, et pour cela, il faut des journalistes, nombreux et avec des conditions de travail décentes. C'est là qu'il faudrait donc mettre de l'argent.





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